Dans la vie de tous les jours, je suis ouvrier de construction. Mais dans le cœur, sur un chantier ou ailleurs…je suis photographe. Je ne compte plus les heures absorbées par ma passion (ardente !). D’ailleurs, mon boulot étant devenu une seconde nature, j’ai toujours toute ma tête pour la photographie de portrait. Ce que je cherche? Le lyrisme.
C’est quoi, le lyrisme? C’est l’expression passionnée d’un état d’être, c’est l’intensité dans le regard, c’est la contraction d’un corps qui existe, qui pense, qui est en relation avec la vie. La photographie de portrait, dans ma conscience, c’est ça. C’est l’expression, la mise en forme de l’immatériel. J’ai longtemps pensé que j’étais un chasseur d’âmes. Non, je suis plutôt un chasseur d’expressions.
![]() Alexandre Boucher Sony a7R IV + Tamron 28-75mm f/2.8 Di III VXD G2, à 47mm |
![]() Alexandre Boucher Sony a7R IV + Sony FE 90 mm F2.8 Macro G OSS |
Trouver l’inspiration
Le projet photographique, quel qu’il soit, commence bien avant d’avoir une caméra dans les mains. Aléatoirement, il prend forme en réfléchissant au monde qui m’entoure. La musique et la poésie des chansons que j’écoute en faisant mon devoir au quotidien, les sons ambiants et les réflexions silencieuses qui passent se transforment en images. Les images sont indéfinies, au départ, mais elles adoptent progressivement des formes, des tons, des couleurs, des postures vivantes. Un sens plus clair finit par émerger. L’intention, l’œuvre artistique éventuelle se concrétise et se cherche, ultimement, une personnalité. Il ne manque alors plus qu’un élément : un être humain, un visage, un corps.
![]() Alexandre Boucher Sony a7R IV + Sigma Art 85mm f/1.4 DG DN |
Le « flux lyrique »
« Tu verras, quand la pose sera juste, quand tu auras compris le courant qui t’habite, tu sentiras le magnétisme, tu sentiras l’objectif tirer sur le masque de ton visage ». Je dis ça régulièrement aux modèles avec qui je collabore. « Ton visage est une surface plane et ton nez, une aiguille. Au bout de l’aiguille, une ficelle est attachée à l’objectif. C’est toi qui contrôles l’émotion, c’est toi qui tires d’un côté ou de l’autre, vers le haut ou vers le bas. De cette façon, tu transmets l’émotion à l’audience, à la personne qui regarde la photo. Ça peut être la fierté ou l’arrogance en tirant vers le haut, la mélancolie ou même la gêne en laissant du lest. Tu dois me faire disparaître et ne t’adresser qu’à cette personne. Elle sera seule avec l’image, elle sera seule avec ce que tu as à exprimer. La personne doit ressentir l’attraction ou la répulsion, un flux positif ou négatif. Elle doit vivre et ressentir le « flux lyrique », l’histoire que tu as à lui proposer. Son intérêt pour l’image, il est là essentiellement. »
À mon sens, c’est exactement ça l’expression. C’est ma conception de ce qu’est la photographie de portrait. L’expression, c’est un message. C’est un objet intangible qui passe d’une conscience à une autre. Le ou la photographe est le vecteur; il ou elle est le canal de transmission. Quand la magie opère, on ne sent plus sa présence. Peu importe le type de caméra qu’il ou elle utilise, peu importe le niveau de ses connaissances techniques, s’il ou elle réussit à se vaporiser et à laisser passer l’émotion directement du modèle à l’auditoire visuel… la photo est réussie. Comme un égoportrait par personne interposée.
Se « voir » sans se voir; le sens kinesthésique
Très habitués à faire des égoportraits, les gens sont toutefois assez peu à l’aise à poser lorsqu’il n’est plus possible de se voir dans un miroir ou dans l’écran d’un appareil électronique. Certains sujets ont la maîtrise de leur corps et de leur expression, mais ils sont peu nombreux.
En studio, je me sers de logiciels qui donnent l’avantage de voir non seulement les photos arriver les unes après les autres à l’écran (tethered shooting), mais qui permettent aussi aux modèles de se voir en temps réel, un peu comme si elles ou ils avaient leur appareil personnel à leur disposition pour contrôler leur physionomie, la position des caractéristiques faciales et corporelles dans l’élaboration d’un sens expressif. Le sens kinesthésique n’est pas acquis pour toutes et tous; la plupart des jeunes modèles qui souhaitent se lancer dans le mannequinat doivent le développer. Mon approche, celle qui a pris forme avec le temps et l’expérience, aide probablement (je l’espère !!!) à accélérer le processus chez celles et ceux avec qui je collabore.
Parmi toutes les formes expressives, on doit éviter celles qui trahissent le doute; exprimer le doute en image dans le cadre d’une séance de photographie de portrait équivaut à détourner toute l’attention vers le photographe, ce que j’essaie d’éviter absolument. Avec les modèles ayant moins d’expérience, je préfère discuter pendant la séance et profiter de leur réaction à la conversation pour déclencher l’obturateur de la caméra aux « instants décisifs » plutôt que de les voir se résoudre à exécuter des commandes et porter une grande part d’inconfort et d’incohésion dans la construction du jeu des émotions et du message qui sera le centre d’intérêt de l’image.
Évidemment, il faut apprendre à contrôler beaucoup d’éléments simultanément (non seulement le visage, mais aussi le tronc, l’axe du cou et de la tête, les jambes et les bras, les mains) et je fais toujours tout en mon possible pour aider la personne à réaliser une pose non seulement crédible, mais, surtout, intéressante.
« Si tu as mal au petit orteil, ça paraîtra dans tes cheveux même si la photo ne permet de ne voir que ton visage… on n’y croira pas »; je répète cette phrase ad nauseam. Mais c’est vrai. Il faut toujours avoir conscience que le but est de créer un « flux lyrique », de faire tomber l’observateur sous les attraits d’une expression réussie, de contrecarrer l’envie de « zapper » vers la prochaine image sur les différentes plateformes populaires. Outre le modèle, l’harmonie des couleurs, la palette des tonalités et leurs dégradés bien étalés donnent lieu à une fluidité appréciable des éléments pictographiques ou figuratifs, agissent comme des rétenteurs d’attention additionnels.
![]() Alexandre Boucher Sony a7R IV + Sigma Art 35mm f/1.4 DG DN |
![]() Alexandre Boucher Sony a7R IV + Tamron 28-75mm F/2.8 Di III VXD G2, à 37mm |
Secrets de photographes
Dans l’élaboration du projet, en amont, je réfléchis beaucoup à la prise de vue, à la composition de l’image, au choix de l’équipement optique (focale, ouverture de diaphragme et profondeur de champ, vitesse d’obturation et sensibilité appropriée du capteur numérique ou de la pellicule argentique), au choix de l’équipement d’éclairage (lumière naturelle, flash ou strobe, modificateurs de lumière permettant la création d’une lumière « douce » ou « dure » et tout le registre des tons et des contrastes, etc.). Tous les aspects techniques prévus avant la séance deviennent des instruments extraordinaires, des outils magiques.
Dans le contexte d’une lumière ambiante donnée, personne d’autre que le ou la photographe ne peut imaginer l’aboutissement d’une prise de vue. La réaction des modèles et des autres intervenants est souvent aussi spectaculaire que le résultat lui-même. Quand j’utilise de la pellicule argentique (que je développe moi-même une fois à la maison), je me réserve bien malgré tout la surprise à moi seul. En photographie argentique, la tâche pour arriver à une image captivante est de taille; tous les obstacles imaginables se dressent devant moi… et on ne voit absolument rien avant le développement! En conséquence, la photo obtenue est aussi impressionnante que satisfaisante. La photo argentique, le film… c’est mon « dada »! La mesure de luminosité et les calculs d’exposition, la manutention sécuritaire (et écologique!) des fragiles rouleaux de film et de tous les produits chimiques impliqués, les décisions à prendre et l’équilibre à maintenir entre l’exposition et le développement, les proportions des différentes solutions à intégrer dans les bains en cuve et toute la complexité de l’exécution… j’adore ça! Ça me permet, l’espace de quelques heures, de devenir un druide, un sorcier ou, encore mieux, un savant fou!
![]() Alexandre Boucher Lomography Sprocket Rocket + film Rollei Ortho 25 Plus + révélateur Kodak HC-110 dilution b |
![]() Alexandre Boucher Mamiya RB67 + Mamiya Sekor C 90mm f/3.8 + film Fujifilm Pro 400h format 120 + Unicolor C-41 kit |
Le portrait, une affaire de respect
Enfin, des modèles, des femmes et des hommes, jeunes et moins jeunes, disposés à être photographiés… il y en a beaucoup. Les médias sociaux débordent de sujets qui ne demandent qu’à faire l’objet d’un portrait. C’est là, sur toutes ces plateformes, que j’ai fait la rencontre de bon nombre d’entre elles et eux. Un véritable réseau de collaboration existe pour la photographie de portrait et tous ses dérivés. Les occasions ne manquent pas. En revanche, le temps… on n’en a jamais assez!
Beaucoup de projets, beaucoup de propositions, beaucoup de photos à éditer (quand on travaille en format RAW, l’édition est incontournable); la patience devient un outil nécessaire. Le bénéfice de prendre le temps devient souvent la promesse d’un concept photographique inédit et mieux planifié, d’une ou plusieurs images mieux achevées.
En qualité de photographe, avoir un agenda trop chargé et des délais trop serrés finissent par tuer l’élan créatif, par amenuiser la vigueur crue et prometteuse d’une inspiration riche et abondante. La photographie de portrait n’est pas, en ce qui me concerne, une usine de saucisses à hot-dogs; c’est un atelier d’art. C’est un point de rencontre où des gens sensibles apprennent à se connaître, à se faire confiance et où on se donne rendez-vous pour créer des œuvres qui ne pourraient prendre forme autrement. La photographie de portrait, c’est glorifier l’être humain et mettre en évidence sa dignité. C’est une affaire de beauté sous toutes ses déclinaisons, c’est un acte de respect.
Finalement, si une image vaut mille mots, une expression en vaut un million; les mots que vous voulez, ceux qui vous font du bien, ceux qui vous font chaud au cœur.
![]() Alexandre Boucher Sony a7R IV + Tamron 28-75mm f/2.8 Di III VXD G2, à 63mm |
![]() Alexandre Boucher Sony a7R IV + Sigma Art 85mm f/1.4 DG DN |
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Alexandre Boucher Photographe autodidacte depuis plus de 35 ans, Alexandre Boucher a touché à plusieurs styles photographiques. Depuis un peu moins de deux ans, il a fait le pari de se spécialiser en photographie de portrait. Son but: arriver à créer un “système” permettant de produire un sens expressif fort à chaque image, peu importe la personne qui se trouve devant sa caméra sans égard à son niveau d'expérience. Son “système” ? La notion de “flux lyrique”. Sortir hors des sentiers battus est toujours le moyen préconisé. Plus les défis techniques sont grands, plus il se sent inspiré. Mots d’ordre: respect et dignité. |









