L’énergie d’un sujet en photographie
Comment capter ce qui ne se voit pas, mais se ressent
Quand une photographie nous touche vraiment, ce n’est presque jamais uniquement pour sa lumière ou sa composition. Il y a autre chose. Quelque chose de plus subtil : une présence, une sensation, une énergie.
En photographie, capter l’énergie d’un sujet, c’est réussir à montrer ce qui circule entre deux personnes. Ce qui ne se contrôle pas entièrement, mais qui se ressent immédiatement.
C’est souvent ce détail invisible qui transforme une image techniquement réussie en une image profondément humaine.
Qu’est-ce que l’énergie, au juste?
L’énergie d’un sujet ne se résume pas à une pose parfaite ou un regard bien placé. Elle naît de l’échange entre le photographe et la personne photographiée. Parfois douce, parfois intense, elle donne une âme à l’image.
La différence entre une « belle photo » et une image habitée se joue souvent dans un moment très précis : celui où le sujet cesse de vouloir contrôler son image. Là où une vulnérabilité apparaît. Un regard qui pense. Une respiration qui se relâche. Un instant de vérité.
Mais cette énergie ne dépend pas uniquement du sujet. Elle dépend aussi de l’état dans lequel j’arrive moi-même à la séance. Être trop préoccupée par le résultat risque de créer une barrière invisible . À l’inverse, être présente et disponible ouvre un espace. La technique reste essentielle, bien sûr, mais à ce stade, elle devient secondaire.
Je l’ai vécu lors d’un portrait de Catherine Chabot, réalisé pour une couverture de magazine. Nous étions seules, sans équipe (ce que j’adore!) dans un café de la rue Ontario, par un matin d’automne froid et pluvieux. Cette intimité est souvent un avantage quand on cherche à créer une dynamique authentique.
Peu de clients, une barista aidante, de grandes fenêtres… mais aussi une lumière capricieuse et un décor chargé. À première vue, pas l’environnement idéal pour une couverture.
Catherine est arrivée légèrement nerveuse, inquiète d’être en retard. Je lui ai proposé qu’on prenne un café. On a parlé, échangé, avec la caméra à distance. Puis, tranquillement, on s’est déplacé près d’une fenêtre, avec ma Nikon Z8 à l’épaule. Je l’ai guidée, montré les images. Tout allait bien, on a continué.
Le cadre étant serré, faire bouger Catherine n’était pas vraiment une option. J’ai laissé la conversation prendre le dessus. La pose est devenue plus naturelle et le regard s’est mis à refléter les idées et émotions dont on parlait. C’est souvent à ce moment-là que l’énergie apparaît.
En apprenant à mieux la connaître, sa personnalité m’a inspiré une image plus douce, plus rêveuse, presque sensuelle. Nous étions dans le moment présent. Je lui ai proposé un jeu : diriger sans parler, uniquement avec les gestes. Intriguée, elle a accepté. Je suis sortie sous la pluie avec mon 50 mm f/1.4 de Nikon pour la photographier à travers la fenêtre. Le mimétisme a fait le reste. Les gestes se répondaient. L’énergie était là.
Nous avons terminé le café ensemble, à regarder les images et à choisir celles qui nous parlaient. L’édition s’est faite naturellement, dans le dialogue.
Lâcher l’image préconçue
Avoir une idée de départ est utile. Être rigide ne l’est pas. Une séance photo est avant tout un travail d’équipe. L’énergie circule mieux quand le sujet se sent impliqué dans la création.
Laisser une personne proposer des idées, parler de ses insécurités ou de ses envies, c’est lui redonner un pouvoir créatif. Elle devient actrice de l’image, et non un simple objet photographié.
C’est ce qui s’est produit avec Mary, ma voisine, lors d’un portrait que je voulais réaliser pour la Journée de la Terre en 2025. Mon idée initiale était très précise : une femme âgée aux yeux bleus, entourée de fleurs, éclairée en clair-obscur, évoquant la Terre partiellement éclairée par la lune, avec un sentiment de frustration face à notre indifférence collective envers notre planète.
Mary déteste se faire photographier. Il a fallu la rassurer, lui dire qu’on allait s’amuser et que rien n’était obligatoire. Une fois convaincue et la lumière trouvée, tenir à la fois des branches de fleurs et une caméra n’était pas simple. C’est elle qui a proposé de glisser les fleurs dans ses cheveux, d’en faire une demi-couronne. On a ri pendant que j’essayais de les fixer.
Coiffer quelqu’un crée une intimité, une confiance. Mary a ensuite participé activement à la mise en scène. Je n’ai pas installé de trépied pour tenir les fleurs : je voulais qu’elle se sente pleinement impliquée par le projet.
Une fois installée, je lui ai simplement demandé de penser à un moment où elle s’était sentie fâchée. Elle a levé les yeux vers moi et mon Nikon Z8 et ma lentille 50mm 1.8. Le souvenir était là, dans son regard. J’avais ma Mère Nature blessée.
Prendre soin du sujet, c’est aussi rappeler que l’erreur est permise. L’autodérision est souvent un excellent outil. Se montrer imparfaite ouvre la porte à l’autre.
Comprendre avant de photographier
Avant même de déclencher, poser des questions change tout. Comprendre les craintes et les désirs d’une personne permet de définir une ligne directrice humaine, et pas seulement esthétique. S’intéresser sincèrement aux gens, à ce qui les anime est, pour moi, la première clé pour capter l’énergie d’un sujet.
Je pense à ce luthier que j’ai croisé à Montréal. Je n’avais que mon 85 mm f/1.8 et ma Nikon Z6III à l’épaule lorsque je suis entrée dans son atelier. Un capharnaüm d’étuis de guitare, de cordes et d’outils : le désordre d’une passion qui dure depuis plus de quarante ans, chargé de poussière et de mémoire.
On discute. Je lui demande quels sont ses outils préférés. Il prend le temps de les retrouver et me montre le rabot et les marteaux de son père. Une passion transmise entre générations. C’est beau à voir.
Je le laisse se mouvoir, raconter, expliquer. Je n’ai qu’à écouter, m’intéresser et capter.
Diriger ou laisser aller?
Il n’existe pas de réponse unique. L’énergie ne doit jamais être forcée, seulement révélée. Tout dépend du contexte et de la personnalité du sujet.
Certaines personnes ont besoin d’être guidées pour lâcher prise. D’autres gagnent à être laissées libres, à parler pendant que je photographie. Entre deux phrases se cachent souvent les micro-expressions les plus fortes.
Je pense à une séance avec Vincent Leclerc. Il revenait de vacances, j’étais en deuil. La tête et le cœur n’y étaient pas. À force de questions, il m’a avoué qu’il préférait les caméras de tournage à celles des photographes. J’avais trouvé la brèche.
Je lui ai proposé de reprendre symboliquement les bottes de son personnage, quitte à refaire des répliques. J’ai photographié en mode silencieux avec la Z8 et la 70-200mm 2.8 de Nikon, en mimant une caméra de cinéma. Je l’ai fait parler de son rôle.
Nous nous sommes détendus. L’énergie est revenue. Vivante. Honnête.
La retouche, dernière étape de respect
L’édition fait partie intégrante du processus. Faire un choix cohérent et respectueux du sujet est essentiel. Lui offrir la sélection, lui permettre de choisir, c’est prolonger la collaboration jusqu’au bout.
Je fais toujours un premier tri instinctif et par tout ce qui a été dit pendant la séance. Je me concentre beaucoup sur le regard, sans tenir trop compte du sourire. Puis vient un second tri, plus serré, mais pas trop. Je veux que mon sujet se sente libre de choisir, tout en sachant que, peu importe son choix, je serai en accord.
Parce que pour moi, la photographie est avant tout un lien qui se tisse avec un autre être humain. Et ce lien ne s’arrête pas lorsque le shooting est terminé. La conversation, elle, continue…